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La langue française et la loi, Paris, éd. Enrick B., 352 p.

La langue française fait l’objet d’un imposant appareil de normes légales. Aussi, le livre :
- décante les textes fondateurs et les réinterprète éventuellement à la lumière des travaux les plus contemporains ;
- propose une vue systématique des textes en vigueur selon les contextes sociaux auxquels ils s’appliquent ;
- analyse ces textes en tant que dispositifs formels de la politique linguistique de l’État.

Dans cette mesure, le livre montre que le droit de la langue française est devenu paradoxal dans la mesure où ce droit est à la fois le symptôme et le remède de l’inquiétude linguistique dont les pouvoirs publics sont saisis depuis un peu plus d’un demi-siècle. Cet ouvrage s’intéresse moins à ce que disent les acteurs de la politique linguistique qu’à ce qu’ils décident et enjoignent (ou ne parviennent pas à décider). L’ouvrage est ainsi agrémenté d’archives inédites ou méconnues : circulaires des années 1830 sur la nécessité de faire des instituteurs des « grammairiens » (acte de naissance du culte national de la grammaire, moment fondateur de la sur-présence des instituteurs-grammairiens dans les conseils municipaux dans la deuxième moitié du XIXe siècle) - appels à la réforme de l’orthographe sous la Révolution, débats judiciaires sur l’admissibilité comme jurés de personnes ne sachant ni lire ni écrire en français, débats et décisions relatifs à l’admissibilité de discours prononcés en Alsacien, en Corse, etc. au parlement ou dans les assemblées locales, etc. Enfin, l’ouvrage saisit tous les débats contemporains : la querelle du « prédicat », la querelle relative à la « clause Molière », la controverse sur la légitimité d’une adhésion à la francophonie d’Etats tels que le Qatar ou l’Arabie saoudite, etc.

Odes à la langue française

L’idée d’un recueil des plus beaux textes apologétiques de la langue française écrits par des écrivains français ou étrangers n’est pas venue à l’esprit d’un éditeur à ce jour.
Peut-être en raison de l’habitude prise de se reporter au fameux texte de Rivarol (1784) dont la postérité doit beaucoup à sa contemporanéité avec la Révolution, avec son obsession du monolinguisme. Il reste que la langue française a fait l’objet de grands textes apologétiques signés par des écrivains avant et après Rivarol (nous en avons identifié une centaine pour nos archives), à commencer par La Défense et illustration de la langue française (La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse) de Joachim Du Bellay (1549). Le Discours sur la langue française qui valut en 1912 à Paul Hazard d’être lauréat du Prix d’éloquence de l’Académie française (Paris Hachette, 1913), n’est pas moins intéressant. De cette riche tradition apologétique, La langue française et la loi n’a reproduit intégralement qu’un poème de Jean Richepin daté du début du XXe siècle.


La langue française en Alsace-Lorraine, Les Annales politiques et littéraires, 5 septembre 1915.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9615361t/f9.image


Le Matin, 26 décembre 1931. Appel à la défense de la langue française

Marie-Madeleine Fragonard : Traduire ou translater Rabelais en français ?, La République des livres, 29 janvier 2017.

Ceci n’est pas, ne peut pas être une traduction. Tout le monde vous le dira, on ne traduit pas une langue en elle-même. Tout au plus des exercices de style comme ceux de Raymond Queneau permettent-ils de changer les niveaux de langues et styles de rédaction. Nous ferons donc des exercices de style en changeant de temps. Pourtant bien des gens vous le diront, Rabelais parle une langue étrangère. Française sûrement (quoique bien mêlée), mais archaïque, et si archaïque que l’usure du temps ne nous permet même pas de constater qu’elle n’était déjà pas immédiatement intelligible pour les lecteurs du XVIème siècle. Elle constitue un jeu de piste pour lecteurs défunts, dont le lecteur actuel ne perçoit pas immédiatement le caractère ludique.

Guy Demerson, dans son édition pionnière de l’Intégrale au Seuil en 1973 a risqué l’expression de « translation », qui désignait au XVIème siècle les traductions souvent mêlées de réécritures et de paraphrases précisément pour éclaircir les implicites du texte à l’usage de nouveaux lecteurs étrangers à sa culture d’origine. Le débat sur la manière d’écrire les traductions, littéralement ou en visant plus l’esprit du texte et son harmonie que sa grammaire est déjà bien lancé au XVIème siècle, où langues antiques et langues modernes changent de lecteurs grâce à l’abondance que donne l’imprimerie dans une diffusion européenne. Translation aussi que le transfert des cultures à travers l’histoire, translatio studii des Grecs aux Romains, des Romains aux Français, tout en rêvant que la translatio imperii fasse de la France l’héritière suprême. C’est sans doute le meilleur terme pour envisager qu’avec quelques distorsions (qu’on espère mineures) quelque chose passe vers un lecteur, ou que le lecteur passe vers le texte (…)

Il n’est pas encore coutumier de confronter ainsi les textes de la Renaissance avec le français actuel, il faut encore s’en excuser.


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10 octobre 2017. Rencontres "Maîtrise de la langue française" organisées par le Conseil économique, social et environnemental régional d’Ile-de-France.


Documentation

Emmanuel Macron, discours d’ouverture de la Foire du livre de Francfort, 11 octobre 2017.


Qui en veut à la langue française ?, Le Point, 27 octobre 2017

L’écriture inclusive, l’écriture épicène, en débats

L’idéal d’une langue écrite ou parlée qui ne soit pas empreinte de stéréotypes de genre a fait l’objet d’une attention normatrice des pouvoirs publics, à travers les textes juridiques relatifs à la féminisation des titres, des noms de métiers et des activités sociales impliquant les femmes. Cet idéal recouvre cependant aussi depuis plusieurs années l’enjeu d’une « écriture inclusive » qui, pour sa part, n’a pas (encore) été saisi par le droit.

Même lorsque le 9 juin 2016, 46 « député .e.s » membres du groupe socialiste, écologiste et républicain déposent un amendement à ce propos en vue de l’enrichissement du projet de loi Egalité et Citoyenneté, ce n’est que pour « engager une réflexion de la part du Gouvernement et avec le Haut Conseil à l’Égalité, sur l’utilisation systématique et généralisée d’une communication sans stéréotype de sexe » :

« Cet amendement rédactionnel constitue un amendement d’appel pour engager une réflexion, de la part du Gouvernement, avec le Haut Conseil à l’Égalité, sur l’utilisation systématique et généralisée d’une communication sans stéréotype de sexe. Cette décision pourrait se traduire par la réalisation d’une Charte, ou d’une circulaire enjoignant chaque instance publique à communiquer en utilisant une écriture inclusive et représentative des deux sexes.
La langue est politique, elle est le reflet de notre société, de nos choix. Elle traduit nos valeurs, ce que nous sommes et ce que nous voulons être. Une langue qui rend invisible les femmes serait la traduction d’une société où les femmes seraient secondaires. Rendre visibles les femmes dans la langue en usant de nouveau du féminin pour nommer notre quotidien permet d’interroger les stéréotypes de sexe persistants et redonner toute leur place à celles qui représentent plus de la moitié de la population. Promouvoir l’égalité et la citoyenneté passe aussi par une écriture plus inclusive.
Dans son Guide pratique pour une communication sans stéréotype de sexe, le Haut Conseil à l’Égalité recommande d’ ”user du féminin et du masculin dans les messages adressés à toutes et tous” afin que les femmes, comme les hommes, se sentent représenté.e.s et s’identifient.
Aujourd’hui, une dynamique s’engage pour l’exemplarité des instances publiques en la matière et le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) a signé le 25 mai dernier la Convention d’engagement pour une communication sans stéréotype de sexe. Dans son rapport d’octobre 2015, le CESE incitait déjà les défenseurs et les défenseuses de l’égalité à utiliser cette écriture, qui est un “outil facilement mobilisable”. L’Université de Sherbrooke au Québec a également publié un guide de rédaction épicène. Beaucoup de forces se mobilisent pour promouvoir une communication publique libérée des stéréotypes genrés.
Même dans notre appareil législatif, c’est une écriture qui se démocratise de plus en plus : elle est par exemple présente dans le Projet de Loi Travail (titre : « projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actif-ve-s »).
Le Français n’est pas une langue morte, notre langue est mouvante, change et s’adapte aux époques, aux contextes. Notre droit s’applique à toutes et à tous. Sur ce projet de loi en particulier, il apparait nécessaire d’entamer une rédaction qui promeuve l’égalité entre les femmes et les hommes.
Utiliser une écriture plus inclusive et représentative, c’est contribuer à garantir l’égalité dans le langage, primordial dans la construction de la pensée, et donc des mentalités. Amender le texte dans ce sens permettrait de débarrasser notre langue des considérations de genre, discriminants, et donc de promouvoir, dès sa rédaction, une égalité réelle entre les sexes.
Cet amendement, très symbolique, se veut porteur de cette dynamique, et appelle donc le gouvernement à s’engager pour promouvoir l’égalité entre les sexes dans chaque texte public ».

Cette logique d’évitement de normes juridiques ne fut pas moins celle du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes dans son avis n° 2017-07-27 du 27 juillet 2017) :

« Pour encourager les organisations publiques à adopter une démarche exemplaire vers une communication non sexiste, le Haut Conseil l’Égalité a élaboré un outil pratique et pédagogique : le « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe », également appelé « Guide Egacom ». Ce guide détaille 10 recommandations précises pour communiquer sans stéréotype dans le langage, dans les images et à la tribune d’événements publics. Dès sa publication, en novembre 2015, il a remporté un franc succès auprès des acteur.rice.s de la communication institutionnelle, et des lecteur.rice.s curieux et curieuses de la démarche de communication égalitaire. Cet outil a notamment permis d’amplifier la réflexion et l’application d’une écriture inclusive, autrement dit qui s’adresse à toutes et à tous, et qui connait une diffusion importante ces dernières années, tant au niveau universitaire, qu’institutionnel ou associatif.
La Convention d’engagement qui accompagne le Guide et que le HCE promeut auprès des organisations publiques, compte, en juillet 2017, 34 signataires (parmi lesquels 2 Assemblées constitutionnelles, 7 ministères, 10 collectivités territoriales, etc.). Par une diffusion interne, des actions de formation et des événements publics, les signataires valorisent leur implication dans une démarche sans stéréotype de sexe et certain.e.s ont d’ores-et-déjà revu l’ensemble de leurs supports de communication afin de respecter les recommandations du HCE (c’est le cas du Centre national de la fonction publique territoriale, de l’université Paris-Est Créteil et de plusieurs collectivités).
Afin de répondre à l’impératif d’exemplarité de l’État et impulser cette dynamique à une autre échelle, le Haut Conseil recommande la signature, par le Président de la République et le Premier ministre, de la Convention d’engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe.
Pour que cet engagement se traduise par des changements effectifs dans les pratiques, une circulaire permettrait de préciser les déclinaisons attendues de la part de l’ensemble des ministères, prolongeant et amplifiant la dynamique encouragée par les circulaires du Premier ministre relatives à l’usage du féminin dans les noms de métier, fonction, grade ou titre (1986 et 1998) ».

Le débat public de l’automne 2017 sur l’« écriture inclusive » ne fut donc pas une génération spontanée, mais un moment de « visibilisation » d’une demande jusqu’alors circonscrite à certaines sociabilités politiques et associatives.

Déclaration de l’Académie française sur l’écriture dite « inclusive » adoptée à l’unanimité de ses membres dans la séance du jeudi 26 octobre 2017

Prenant acte de la diffusion d’une « écriture inclusive » qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde. La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs.

Plus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.

Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète.

Contre l’absolutisme navrant de l’écriture inclusive, par Marc Lambron, de l’Académie française, Libération, 6 novembre 2017.

Nous sommes en France, les empoignades sur le langage sont un bon signe de santé civique. Cependant, ce débat sur la féminisation de l’écriture relève de chicaneries assez basses de plafond. Si on entame une guerre de positions sur le genre en matière d’écriture, on n’en a pas fini. Par exemple, les hommes dont le métier est défini par un nom féminin, comme une estafette ou une ordonnance dans l’armée, pourraient s’alarmer et faire prévaloir le masculin au motif que leur dénomination est féminine et ne conviendrait pas à leurs fonctions viriles à moustache. La guerre du genre dans le langage peut vite tourner à l’absurde.

Le français est une langue libre, hospitalière, qui a de l’allure. Elle respire. Elle a sa propre histoire, son jardin d’herbes folles. De nombreux écrivains, comme Stéphane Mallarmé, Raymond Roussel ou Antonin Artaud, se sont amusés à la triturer. Les surréalistes, Breton ou Aragon, écrivaient une langue limpide, ils n’ont pas commis d’attentat contre la grammaire. Cette langue n’a pas empêché non plus de nombreuses femmes de l’habiter, de Madame de La Fayette à Simone de Beauvoir. Elle n’a pas fait obstacle à l’intelligence du dialogue entre Emilie du Châtelet et Voltaire. Ce qui importe le plus est le message, et non la façon de le véhiculer. Le français est une langue suffisamment libre pour accueillir toutes les expressions. Pourquoi vouloir introduire avec l’écriture inclusive une police générale du langage ? Contrairement à ce que l’on pense, l’Académie française n’intervient pas pour codifier la langue, elle n’est pas une police, elle enregistre les évolutions liées à une époque. "Meuf" ou "kiffer" pourraient être dans le dictionnaire, ils n’y sont pas encore. L’écriture inclusive est, elle, une norme qu’on veut opposer à une autre norme. Un absolutisme navrant. Un avatar dégradé du déconstructivisme des années 70. Si Foucault ou Derrida déconstruisaient dans la subtilité, il s’agit là d’une pensée dictatoriale. Tout vocable devra comporter sa double nature, ce qui est une forme d’impérialisme, de grand redressement. Or si on redouble les genres, on enlève la singularité, ce qui définit une personne. Ce manque de singularité est une forme paradoxale d’uniformisation. Un basculement linguistique aberrant. L’écriture inclusive est un forçage absurde contre la grammaire elle-même, contre le sens de la langue.
« Il est déjà difficile d’apprendre le français, mais si on crée un langage second, dérivé, cet apprentissage sera encore plus complexe. Aujourd’hui, un enfant de 12 ans peut encore comprendre Molière. Le mode inclusif introduit un problème d’intelligibilité de la langue. Avec ce révisionnisme, on se retrouve dans une obscurité, le patrimoine devient moins accessible. L’Académie française s’est émue dans son communiqué du 27 octobre de ce problème de transmission, de ce rapport vicié au patrimoine. Les féministes de Saint-Germain-des-Prés n’ont pas non plus pris la mesure de l’ensemble des locuteurs francophones. Ils sont aujourd’hui 275 millions, ils seront 750 millions en 2050. Si le français devient moins accessible, ce sera autant d’individus qui se tourneront vers l’anglais, langue globalisante.

Cette querelle autour de l’écriture inclusive est le symptôme d’enfants gâtés de démocraties saisies par la tentation suicidaire. Les Etats-Unis, grande démocratie, ont élu Trump, un antidémocrate, les Anglais se sont tiré une balle dans le pied en votant le Brexit et la Catalogne, région riche et prometteuse, se fourvoie dans le psychodrame indépendantiste. Si j’ose ce rapprochement, la France, avec l’écriture inclusive, est atteinte de cet étrange tropisme de vouloir compromettre et mutiler ce qui ne marche pas si mal. Sous prétexte d’égalitarisme, une forme de nihilisme est à l’œuvre. Or je ne pense pas qu’en matière de sexisme, le langage soit la première des agressions. Les inégalités sont d’abord professionnelles, de rémunération, des problèmes de rapports entre les femmes et les hommes au sein des couples. Des enjeux de pouvoir.

On se trompe de tyran. Le sexisme du français est un problème d’usage et non de structure. Si Barthes disait que le langage est fasciste, je ne pense pas qu’il soit intrinsèquement sexiste. Je ne suis pas choqué par un madame la ministre. Mais cette féminisation des titres doit relever de l’usage, non de la codification. Si on introduit des virus proliférants, on perd la beauté du français, on perd des lecteurs, on perd des francophones.

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