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Etats-Unis. Procès des assassins d’Abraham Lincoln et de leur tentative d’assassinat du Secrétaire d’Etat William Seward, Cour martiale, Washington DC, audience du 13 mai 1865.

Ce grave procès a été commencé à huis-clos. Puis les portes de la salle des séances ont enfin été ouvertes aux rapporteurs de la presse et au public. Le secret a été maintenu cependant pour les séances passées.

Ceux qui ont comparu devant la Cour le samedi 13 mai sont : Harrold, Payne, le docteur Mudd, Spangler, O’Laughlin, Alzeroth, Arnold et Mme Surratt. Ils étaient rangés le long du mur de l’Ouest, sur des sièges élevés, et séparés les uns des autres par des agents de la force publique. Mme Surratt occupait une place séparée de l’estrade, et s’appuyait sur une petite table couverte de serge verte.

Derrière elle, et de l’autre côté de la table, près des fenêtres du nord, étaient placés les conseils des accusés, dont voici les noms :
M. Thomas Ewing, fils de sénateur de l’Ohio ; l’attorney Stone ; M. Walter S. Cox, l’honorable Reverdy Johnson, et MM. Aiken et Clampett.

En face, à droite et à gauche, du côté du nord, la Cour, devant une longue table aussi couverte de serge verte.

Le docteur Mudd est calme, concentré et attentif, s’appuyant sur la table comme pour soulager ses mains du poids des menottes dont elles sont chargées.

Arnold est sans cesse agité, élevant ses mains à se cheveux par mouvements saccadés, et ne sachant où poser son regard ; tantôt levant les yeux et les fixant sur la Cour avec une immobilité singulière, tantôt reposant sa tête sur ses mains appuyées sur ses genoux. Les fers qui retiennent ses mains ne sont pas réunis, mais séparés par une tringle de fer de dix-huit pouces de longueur pour les empêcher de se rapprocher.
Payne, vêtu d’un paletot et d’un gilet noisette, avec un pantalon de couleur foncée, parait plus occupé de regarder le ciel et le paysage à travers les barreaux des fenêtres que de suivre les détails du procès. Ses cheveux noirs, épars, tombent sur son visage, et couvrent ses yeux. Ses lèvres, épaisses et proéminentes, semblent inséparables. Ses jambes sont croisées et servent d’appui à ses mains.

O’Laughlin ne quitte pas le Tribunal des yeux. Il s’appuie le dos au mur, la tête renversée en arrière, offrant en pleine vue son front large, mais peu élevé, chargé d’une forêt de cheveux noirs. Il a l’œil perçant, le teint livide, une forte moustache et une large impériale. Ses menottes, comme celle d’Arnold, sont séparées par une tige de fer.

Alzeroth est un homme de cinq pieds dix pouces, et, sauf les fers qui chargent ses mains, pourrait être pis pour un simple spectateur. Sa figure a le caractère du bas peuple de l’Allemagne méridionale. Ses cheveux et sa barbe sont d’un rouge ardent. Il a les yeux d’un bleu clair.

Mme Surratt a déjà été dépeinte. Elle est vêtue de noir et paraît calme.

Voici un aperçu de l’acte d’accusation :

Charge première : Pour avoir malicieusement, illégalement et traitreusement, et en aide de la rébellion armée existant contre les États-Unis d’Amérique, le ou avant le 6 mars 1865, et à divers autres jours entre ce jour et le 15 avril 1865, combiné, comploté et conspiré ensemble avec un John H. Surratt, Johan Wilkes Booth, Jefferson Davis, Georges N. Sanders, Beverly Tucker, Jacob Thompson, William C. Clearly, Clement C. Clay, George Harper, George Young, et autres inconnus, pour tuer et assassiner dans le département militaire de Washington, et dans les lignes fortifiées et retranchées de cette ville, Abraham Lincoln, alors président des États-Unis et commandant en chef de l’armée et de la marine ; Andrew Johnson, alors vice-président ; William II. Seward, secrétaire d’État, et Ulysse S. Grant, lieutenant-général de l’armée sous la direction d’Abraham Lincoln ; et avoir, en conséquence de ladite conspiration, de complicité avec lesdits John Wilkes Booth et J.H. Surratt, traîtreusement tué ledit Abraham Lincoln, et malicieusement assailli, avec intention de tuer ledit William H. Seward, et épié avec l’intention de tuer ledit Andrew Johnson ainsi que ledit Ulysse S. Grant.

Spécification 1. – En cela que lesdits David D.Harold, Edward Spangler, Lewis Payne, John H.Surratt, Michel O’Laughlin, Samuel Arnold, Mary E. Surratt, George A. Atzeroth et Samuel A. Mudd, - incités et encouragés par Jefferson Davis, George N. Sanders, Beverly Tucker, Jacob Thompson, William C. Clearly, Clément C. Clay, George Harper, George Young, et autres inconnus, et qui étaient alors engagés dans une rébellion armée contre les Etats-Unis d’Amérique ; ont, en aide de ladite rébellion, combiné, comploté et conspiré ensemble à Washington City, pour tuer Abraham Lincoln, président des États-Unis ; Andrew Johnson, appelé à lui succéder en cas de mort ; Ulysse S. Grant, commandant des armées, et William H. Seward, alors secrétaire d’État, à qui revenait la tâche de provoquer la nomination d’un nouveau président en cas de mort du président et du vice-président ; - lesdits conspirateurs ayant dessein, par le meurtre desdits Lincoln, Johnson, Grand et Seward, de priver l’armée d’un commandant en chef constitutionnel, d’empêcher une élection légale d’un président et d’un vice-président, et par ces moyens, de donner confort aux insurgés, et par suite, d’aider à bouleverser la constitution et les lois des États-Unis.

Et les choses étant ainsi combinées et conspirées,

Le 14 avril 1865, vers dix heures quinze minutes, au théâtre Ford, dans la ville de Washington, John Wilkes Booth a déchargé un pistolet contre et derrière la tête dudit Abraham Lincoln et lui a fait une blessure mortelle à laquelle il a succombé le 15 avril ;

Edward Spangler a donné aide et assistance à John Wilkes Booth pour entrer dans la loge où était assis le Président, en barrant et obstruant la porte de ladite loge pour empêcher l’arrivée des secours ; il a en outre aidé Wilkes Booth à s’échapper après le meurtre ;

Davide E. Harold a aidé et assisté ledit J. Wilkes Booth à tuer Abraham Lincoln, l’a aidé à s’échapper au-delà des lignes militaires, et l’a accompagné et assisté dans sa fuite ;

Lewis Payne a assailli ledit William H. Seward, et l’a frappé à coups de couteau avec l’intention de tuer ; il a en outre, avec le même couteau et un pistolet, tenté de tuer Frederick W. Seward, Emrick W. Haesell et George F. Robinson, qui cherchaient à protéger William Seward ;

George A. Atzeroth a guetté et attendu le vice-président Andrew Johnson avec l’intention de le tuer ;

Michel O’Laughlin a guetté et attendu le lieutenant-général Grand avec l’intention de le tuer ;

Samuel Arnold a combiné, conspiré, conseillé, aidé, etc., avec John Wilkes Booth, Lewis Payne, George A. Atzeroth, Michael O’Laughlin et leurs complices, pour l’exécution de ladite conspiration ;

Mary E. Surratt, a reçu, entretenu, hébergé, caché, aidé et assisté John Wilkes Booth, David E. Harold, etc., avec connaisssance de leurs désseins meurtriers et avec intention de les aider et de les assister soit à accomplir leurs desseins, soit à s’échapper après les avoir accomplis ;

Samuel A. Mudd a conseillé, encouragé, reçu, traité, hébergé et caché John Wilkes Booth, David E. Harold, Lewis Payne, John Atzeroth Mary E. Surratt, et Samuel Arnold, et il les a ensuite, ayant connaissance de ladite conspiration, aidés soit à assassiner Abraham Lincoln, soit à s’échapper après le meurtre.

Par ordre du président des Etats-Unis,

Signé : J. Holt,
Juge avocat-général

Une grande partie de l’audience a été occupée par un débat animé qui s’est élevé entre le brigadier général P.-W. Harris, l’un des membres de la Cour, et l’honorable M. Reverdy Johnson, avocat de Mme Surratt. M. Harris prétendait récuser M. Johnson en arguant que celui-ci avait, dans une lettre écrite à l’époque de la convention du Maryland, tenue à l’occasion de la nouvelle Constitution de cet Etat, exprimé l’opinion que le serment, dans certaines circonstances, ne liait pas ceux qui s’y soumettaient. Après un long débat contradictoire, la Cour en a délibéré et a déclaré que la récusation n’était pas fondée. En conséquence, M. Reverdy Johnson a été admis à siéger comme défenseur de Mme Surratt.

La Cour a ensuite procédé à l’audition des témoins.

Le premier a appelé M. John Lee, agent de la police secrète de Washington. Il a raconté la visite faite par lui, dans la soirée du 15 avril, à l’hôtel Kirkwood, par ordre du major J.-L. O’Beirne. Après être monté aux étages supérieurs et sur le toit pour examiner les issues par lesquelles on pouvait s’échapper de l’intérieur de l’hôtel, il est descendu au salon, et a appris du commis de l’hôtel que la veille 14, un homme de mine suspecte et de physionomie commune s’était inscrit sous le nom de G.-A Atzeroth, et avait pris la chambre n°126, située précisément au-dessus de celle occupée par le vice-président Johson. Il est monté à cette chambre, a enfoncé la porte, qui était fermée, et en a fait l’examen détaillé. Un gros revolver de marine et un paletot d’étoffe fourrée étaient suspendus au mur.

Dans une des poches du paletot se trouvait un livre de banque au nom de J. Wilkes Booth, établissant, à la date d’octobre 1863, un crédit de 450 dol. à l’Ontario Bank, du Canada. Entre les draps et le matelas du lit était caché un couteau-poignard d’un pied de long, dont la lame portait des taches de rouille. Tous ces objets figurent parmi les pièces à conviction.

R. A. Jones, commis de l’hôtel Kirkwood, est ensuite assermenté. Il n’ajoute rien à la précédente déposition, si ce n’est que le jour de l’assassinat, vers midi et demi, Atzeroth lui a demandé si personne n’était venu pour lui. Il ne l’a pas revu depuis. Atzeroth avait payé sa dépense un jour en avance. On lui a demandé s’il pourrait reconnaître l’homme dont il parlait. Sur sa réponse affirmative, il a été invité à regarder attentivement les personnes qui étaient assises à l’extrémité de la salle. Ces personnes étaient au nombre de quinze, huit accusés et sept gardes. Après les avoir examinées avec soin les unes après les autres en commençant par le docteur Mudd, à l’extrême gauche, il s’arrêta vers la droite en regardant fixement le visage d’Atzeroth. « C’est celui-ci, » s’écria-t-il. Atzeroth est resté impassible.

M. Weichman, appelé après Jones, a été le condisciple de John Surratt, et a étudié la théologie avec lui au collège de Saint-Charles (Maryland). Il a, quelque temps avant l’assassinat, pris pension chez Mme Surratt. En janvier dernier, il a été présenté par Surratt au docteur Mudd, l’un des accusés. En février ou mars, étant en compagnie de Surratt et de Mudd, dans la 7e rue, ils ont rencontré J.Wilkes Booth à qui Surratt l’a présenté ; Booth l’a invité à l’hôtel national, où ils ont été dans la chambre de ce dernier. On a bu du vin et on a fumé.

Quelques instants après, Booth est sorti dans le corridor et a appelé Surratt et est resté quelques minutes en conversation avec lui. Ils revinrent, ressortirent avec le docteur Mudd, et tous les trois rentrèrent ensuite après avoir causé ensemble pendant environ dix minutes. Surratt et Mudd s’excusèrent auprès du témoin, et lui dirent que Booth voulait acheter la ferme de Mudd, mais que celui-ci demandait trop cher.
Le témoin reconnaît Harold pour lui avoir été présenté par Surratt. A cette déclaration, Harold sourit et fait un signe de tête en matière d’assentiment.
Le témoin reconnaît aussi Payne, qui s’est présenté à lui d’abord sous le nom de Wood. Il a été reçu cordialement par les Surratt et a logé la nuit dans la maison. Dans une seconde visite, quelques semaines plus tard, Payne avait repris son vrai nom, et se faisait passer pour un prédicateur baptiste. A ce moment de la déposition, Harold semble se complaire au souvenir évoqué par le témoin, et fait un effort pour comprimer un éclat de rire.

Payne, dans sa seconde visite, est resté plusieurs jours. Le témoin l’a vue une fois, peu de temps avant l’assassinat, assis sur un lit de compagnie avec John Surratt, et tous deux jouant avec des couteaux poignards.
Le témoin a conduit Mme Surratt à Surrattsville, le jour de l’assassinat. Cette circonstance a donné lieu à un interrogatoire prolongé, dirigé par le général Holt, juge-avocat pour les Etats-Unis, et à un contre-interrogatoire par M. Reverdy Johnson, avocat de Mme Surratt.

Les voyages de John Surratt au Canada et à Richmond ont été l’objet, à cette occasion, d’une rigoureuse investigation, et c’est là un point des plus importants, car on sait que c’est principalement sur cet incident, - au moins en ce qui est connu du public, - que se base l’accusation de complicité portée contre M. Jefferson Davis. Nous croyons devoir produire in extenso les demandes et les réponses échangées d’abord entre le juge avocat et le témoin, puis entre M. Reverdy Johnson et le témoin.

D. Quelle connaissance avez-vous du voyage que Surratt aurait fait à Richmond ? – R. Vers le 22 mars, -non c’était le 17, - une femme Slader vint à la maison (la maison Surratt) ; elle alla au Canada, en revint le 23 mars, M. Surratt la conduisit en voiture à la campagne vers huit heures du matin, et j’ai appris qu’il avait été à Richmond avec Mme Slader ; cette Mme Slader devait rencontrer un homme nommé Howe, mais cet homme avait été capturé et pris avec elle.

D. C’était une coureuse de blocus ? – R. Oui, monsieur, où elle portait des dépêches.

D. C’est Mme Surratt qui vous l’a dit ? – R. Oui. Monsieur.

D. Quand est-il revenu ? ( Surratt) ? – R. Il est revenu le 3 avril

D. Savez-vous qu’il ait rapporté de l’or avec lui ? – R. Oui, il avait de neuf à onze pièces de vingt dollars en or, et de plus quelques greenbacks, environ 50 dollars. Il resta à la maison à peu près une heure, et me dit qu’il allait à Montréal.

D. Et il partit ? – R. Oui, il partit dans la soirée, et je ne l’ai pas revu depuis.

D. A-t-il eu quelque conversation avec vous, en passant, au sujet de Richmond ? – R. Oui, il m’a dit qu’il n’y croyait pas ; il avait vu Benjamin et Davis, et ils lui avaient dit que Richmond ne serait pas évacué.

D. Avez-vous été au Canada depuis ? – R. Oui, monsieur

D. Qu’avez-vous appris au sujet de Surratt ? – R. Qu’il était arrivé à Montréal le 6 et qu’il était retourné le 12 dans les Etats, qu’il était revenule 18 et avait retenu des cambres à Saint-Lawrence-Hall. Il en est reparti le même soir à dix heures et demie. On l’a vu quitter la maison d’un M. Butterfield dans le wagon, en compagnie de trois autres personnes.

Contre-interrogatoire par M. Reverdy Johnson

D. N’avez-vos pas dit que le jeune Surratt vous avait dit qu’il allait à Montréal en avril ? – R. Oui, monsieur.

D. Avez-vous jamais su qu’il y eût été auparavant ? – R. Non, monsieur ; il était ici dans l’hiver de 1864 à 1865, quelque fois à la maison, quelque fois absent ; pendant l’hiver de 1864, il était à la campagne la plupart du temps ; il n’était pas à la maison d’une manière permanente, il s’absentait quelquefois pendant trois ou quatre semaines.

D. Dans le cours de l’hiver, a-t-il été absent assez longtemps pour qu’il ait pu aller au Canada à votre insu ? - R. Oui, monsieur ; il aurait pu y aller, mais non revenir à la maison sans que je le sache.

D. Avez-vous connaissance qu’il ait été au Canada ? – R. Non, monsieur.

D. Etiez-vous en intimité avec lui ? – R. En très grande intimité.

D. Vous a-t-il jamais fait quelque insinuation sur son projet d’assassiner le président ? – R. Non, monsieur. Il m’a dit à moi et à sa sœur, qu’il avait l’intention d’aller en Europe pour une spéculation de coton ; quelqu’un, disait-il, lui avait avancé trois mille dollars ; il devait aller à Liverpool, puis à Nassau, et de là à Matamoras pour trouver son frère, qui était dans l’armée rebelle, dans l’armée de Magruder.

D. Avait-il été au Texas avant la rébellion ? c’est du frère que je parle. – R. Je ne sais pas ; je n’ai jamais vu le frère.

D. Etiez-vous dans l’habitude de voir le jeune Surratt tous les jours ? –R. Oui, monsieur ; nous mangions à la même table, nous occupions la même chambre, il couchait avec moi.

D. Pendant toute cette période, vous ne l’avez jamais entendu faire allusion au projet d’assassiner le président ? – R. Non, monsieur.

D. Avez-vous jamais rien vu qui vous l’ai fait soupçonner ? (Le colonel Burnett, assistant juge-avocat, fait opposition à cette question qui est abandonnée par M. Johnson.).

D. Vous n’avez jamais entendu ni lui, ni personne, dire quoi que ce soit à ce sujet depuis le mois de novembre jusqu’au jour de l’assassinat ? – R. Non, monsieur ; il a dit une fois qu’il allait à Richmond. Il était bien élevé, et était étudiant en théologie.

D. Etiez-vous étudiant avec lui ? – R. Oui, monsieur, je suis resté au collège un an après lui.

D. Pendant cette période, quel était son caractère ? – R. Il était excellent ; quand il partit, il versa des larmes, et le supérieur lui dit que son souvenir serait toujours conservé par les chefs de l’institution.

Nous avons dit que la déposition de ce témoin était, au moins pour ce qui est connu du public, la principale base de l’accusation portée contre M. Jeff. Davis et contre les complices présumés du Canada.

En la résumant, on y trouve en effet :

Que John Surratt, au dire d’une personne tierce en son absence, a été à Richmond avec une dame Slader, qui se livrait à la contrebande du blocus, et faisait le colportage des lettres entre les deux camps ;
Qu’il avait, quand il est revenu, neuf à onze pièces d’or de 20 dol. Et pour environ 50 dol. de greenbacks ;
Qu’il a dit, quand on lui a parlé de la prise de Richmond, avoir vu Jeff. Davis et Benjamin, lesquels lui avaient dit que Richmond ne serait pas évacué ;
Qu’il s’est rendu à Montréal le 6 avril ; qu’il en est reparti le 12, et qu’il y est revenu le 18 ;
Que le témoin, son condisciple, son ami intime, avec qui il demeurait, mangeait, couchait, n’a jamais vu ou entendu rien qui pût lui donner l’idée du complot ;
Enfin, que Surratt lui avait dit qu’il allait en Europe organiser une spéculation de coton pour laquelle on lui avait avancé 3,000 dol. ; que de Liverpool il irait à Nassau, et de Nassau à Matamoras, où il comptait trouver son frère, qui était dans l’armée rebelle.

Dépouillés de tout artifice, voilà tous les faits que révèlent les dépositions entendues jusqu’ici en ce qui concerne le jeune Surratt. Le fait notoire, c’est qu’il s’occupait, ou au moins manifestait l’intention de s’occuper d’affaires illégales au point de vue des règlements militaires ; qu’il a pu, s’il faut en croire les confidences rapportées par un tiers, aller à Richmond, voir MM. Davis et Benjamin, leur parler de n’importe quoi, soit des affaires de contrebande de Mme Slader, soit de ses projets, de coton ou de toute autre chose. Quoi de plus ? Cela prouve-t-il d’abord que le jeune Surratt fût dans la conspiration ? Et, cela fût-il, s’ensuivrait-il qu’il était de connivence sur ce point avec Jeff. Davis ?

Si nous insistons sur ce point, ajoute le Courrier des Etats-Unis, ce n’est pas que nous fassions au gouvernement l’injure de croire qu’il n’a pas de meilleure preuve que cela pour mettre M. Davis en accusation. Il doit y en avoir d’autres assurément ; une telle légèreté serait par trop puérile. Mais nous ne pouvons résister à l’envie de prouver une fois de plus sur quelles bulles de savon les journaux à sensation bâtissent leurs plus merveilleux humbugs. Ainsi le Herald d’hier s’écrie de sa plus belle voix :
« Y -t-il rien, comme évidence présomptive, de plus concluant que cela ? Surratt n’est pas sous le coup d’un jugement où sa vie soit en danger : nous pouvons donc, sans inconvénient, raisonner sur les faits. Voici un homme, l’intime des assassins Payne et Booth, « prouvé être en termes » d’une telle familiarité avec Davis et Benjamin, qu’ils le « font le confident de leurs plans militaires. »

Quelle preuve, quelle familiarité, et quels plans militaires ? – Continuons.
« Dans l’opinion du monde, cette pièce d’évidence suffira pour soutenir pleinement et justifier la proclamation du président Johnson. »

Évidemment, le Herald ne croit pas lui-même ce qu’il dit ; inutile donc d’insister. Malheureusement, il y a bien des gens à qui il le fait croire. Et voilà comme on fait l’opinion publique.

Le reste de la déposition de Weichman a principalement trait à Mme Surratt. Il n’y a guère d’incidents qui méritent un grand intérêt. Nous devons cependant tout d’abord rectifier une erreur qui s’est glissée dans le premier rapport. C’est que, lors de la visite que fit Mme Surratt à Lloyd, ce n’était pas un fusil de munition qu’elle apporta avec elle, mais une longue-vue de campagne.

Autre rectification. Ce n’est pas une des demoiselles Surratt, mais Mme Surratt elle-même qui s’est plaint de ce que Atzeroth avait été présenté chez elle, en disant que ce n’était pas une société convenable pour sa famille.

Weichman, interrogé sur le compte de Mme Surratt, a répondu comme suit :

D. Vous avez pris pension chez elle depuis le mois de novembre dernier ? – R. Oui, monsieur.
D. Quel a été son caractère depuis ce temps ? – R. Oui, monsieur.
D. De l’église catholique ? – R. Oui, monsieur.
D. Y est-elle assidue ? – R. Oui, monsieur.
D. Avez-vous été à l’église avec elle ? – R. Tous les dimanches, monsieur.
D. Autant que vous pouvez juger de son caractère au point de vue religieux et moral, elle était exemplaire sous tous les rapports ? – R. Oui. Elle remplissait ses devoirs tous les quinze jours.
D. Si je vous comprends bien, elle paraissait remplir tous ses devoirs envers Dieu et envers les hommes ? – R. Oui, monsieur.

Weichman a aussi été appelé à déclarer ce que, suivant lui, Mme Surratt avait été faire à Surrattsville. Il a dit qu’elle avait dans cette localité une créance datant de treize ans sur un M. Notty ; qu’il avait écrit pour elle une lettre et des comptes à ce sujet, et, qu’à la suite de ses démarches réitérées, Notty avait fini par payer.

Ses dépositions établissent ensuite que le docteur Mudd était en relations suivies avec Booth et Surratt ; qu’ils avaient eu à diverses reprises des conférences entre eux et qu’ils avaient des conversations à voix basse dont il n’a rien entendu.

Il a eu aussi occasion, plusieurs fois, de voir Harold, Atzeroth et Payne ; celui-ci, le premier jour qu’il l’a rencontré chez les Surratt, prenait le nom de Wood et se donnait pour un prédicateur baptiste. Une des demoiselles a fait la remarque devant lui qu’il ne devait pas faire beaucoup de conversions.

F.II. Lloyd, dûment assermenté, dépose :

Il réside à Surrattsville. Il reconnaît Harold et Atzeroth. Harold est venu plusieurs fois seul à la taverne. Il y est venu aussi avec Surratt et Atzeroth. Peu de temps avant l’assassinat, les deux derniers y ont laissé deux carabines et des munitions, en disant qu’ils viendraient bientôt les reprendre, et qu’en attendant on les leur gardât cachées entre les solives des planchers. Le lundi avant l’assassinat, il a rencontré Mme Surratt près de sa maison. Il ne pouvait comprendre ce qu’elle lui voulait, mais elle lui parla d’armes à feu et lui dit qu’on en aurait bientôt besoin. Dans la soirée du 14, Mme Surratt est venue chez lui vers cinq heures, et on lui a dit de tenir prêts les objets en question, que l’on allait venir chercher. Elle laissa un fusil de munition enveloppé dans du papier pour être remis aux mêmes personnes, et lui a dit de leur donner aussi une bouteille de whiskey. « Vers minuit, dis Lloyd, je fus appelé et je trouvai à la porte deux hommes à cheval ; l’un était Harold ; il présenta Booth, qui resta à cheval ; ce cheval était blanc ou gris clair, haut d’environ seize mains et demi (la main est de quatre pouces anglais), Harold montait un cheval bai. Il mit pied à terre et entra à la barre, où il prit une bouteille de whiskey ; il en donna à Booth et en but lui-même ; puis il rapporta la bouteille sur le comptoir. Booth n’est pas descendu de cheval. Harrold a dit :
« Lloyd, pour l’amour de Dieu, dépêchons-nous ; donnez-moi c’est choses, » comme si je devais savoir ce qu’il voulait dire. Je les leur donnai. Ils ne restèrent que cinq minutes. Ils ne prirent qu’une carabine, Booth disant qu’il ne pouvait pas se charger de l’autre, parce qu’il avait la jambe cassée. Au moment où ils allaient partir, Booth me dit : « Je vais vous apprendre une nouvelle ; je suis sûr que nous avons tué le président et probablement M. Seward aussi. » Harold monta à cheval, et ils s’éloignèrent. J’ai appris l’assassinat du président le lendemain matin vers neuf heures. Je n’ai jamais vu le docteur Mudd. Je n’ai jamais vu Arold non plus, je ne le connais pas. »

Il est six heures et demie. La commission s’ajourne à lundi matin, dix heures.

On annonce l’arrestation de Carroll, l’homme qui a procuré le canot à Booth et à Harold pour traverser le Potomac. Les détails de cette arrestation ne sont pas sans intérêt. Elle a été effectuée par le major Burns, agent secret du gouvernement, dans l’après-midi de mardi dernier, à Delphon, dans l’Ohio.

Le major Burns a perdu la jambe gauche à l’armée, et après l’assassinat, a été employé à la recherche de coupables. Vêt d’un vieil uniforme de soldat indigent, il s’est mis en campagne avec une béquille et une canne, pourvu d’un papier officiel, requérant les prévots marshals le long de la route de donner au « pauvre soldat » telle assistance dont il pourrait avoir besoin. Il eut des nouvelles de Carroll d’abord à Alexandrie, et, depuis lors, suivit la piste lentement, mais sûrement, jusqu’à ce qu’il apprît qu’il avait un parent à Delphon (Ohio) ; il se dirigea dès lors droit sur cette place. Là, des lettres de recommandation lui procurèrent de l’argent, et lui permirent de flâner par la ville sans exciter les soupçons. Il y resta plusieurs jours, quêtant, furetant, et parvint enfin à apercevoir Carroll, qu’il ne perdit plus de vue. Il le suivit dans une maison, où il pénétra avec des aides, et l’arrêta. Carroll, pris par surprise, se laissa saisir sans résistance. Il pleura amérement en tendant les bras et en s’écriant : « Ils me pendront ! Ils me pendront ! »

Carroll a été conduit à la prison de Delphon, et, de là, dirigé sur Washington.

D.C Reed a vu John Surratt passant devant l’hôtel National, à Washington, dans la journée de l’assassinat. Rien d’intéressant dans sa déposition, si ce n’est le signalement de Surratt. Il a le teint clair, les cheveux de couleur singulière, ni rouges, ni bruns, ni blonds, mais tirant sur le sable ; il les porte coupés en rond et tombant sur son col. L’objet sur lequel insiste l’interrogatoire, c’est la nature de ses vêtements, qui étaient, au dire de C. Reed, de drap fin de couleur grise. Il portait un chapeau de forme ronde.
Le témoignage de John Buckingham, concierge du théâtre Ford, est insignifiant ; il constate seulement que Edward Spangler, charpentier du théâtre Ford, n’a passé par la porte de devant du théâtre pendant la représentation du 14 avril.

M. Ferguson, restaurateur, qui avait loué une loge en face de celle du président, et qui a vu toute la scène de l’assassinat, reproduit simplement la substance du récit qu’il a fait déjà le premier jour, et que nous avons publié dans le temps.

Le sergent Joseph M.Dye était à la porte du théâtre pendant la représentation et il a vu, vers la fin du second acte, trois hommes qui ont causé devant le perron, tandis que la voiture du président attendait qu’il sortît. Un de ces hommes était élégamment habillé.

C’était évidemment Booth. Un autre était grossièrement vêtu ; on suppose que c’était Spangler, mais rien ne vient confirmer cette supposition. Quant au troisième, il portait des vêtements de drap gris et un chapeau rond, le témoin ne l’a pas assez observé pour pouvoir donner son signalement.

Rufus Stables, loueur de voitures dans la rue G, connaissait particulièrement Booth, Surratt et Atzeroth. Ils sont venus chez lui ensemble plusieurs fois. Surratt avait deux chevaux à son écurie. Il avait donné l’ordre et de tenir ses chevaux et ses gants à la disposition d’Atzeroth. Atzeroth lui a dit, dès les premiers jours d’avril, que Surratt avait été visiter Richmond, et qu’à son retour il lui avait dit que ce voyage lui avait causé des désagréments, et que les agents de police étaient après lui.

James H. Pumphrey est aussi loueur de voitures. Il connaissait Booth. C’est lui qui, le 14, lui a loué un cheval qui ne lui a pas été amené. Booth était venu pour la première fois chez lui avec Surratt, qui le lui avait présenté environ six semaines avant l’assassinat. Il n’a pas revu Surratt depuis. Booth était toujours seul quand il est revenu. Interrogé sur l’extérieur de Surratt, il dit qu’il avait environ cinq pieds dix ou onze pouces, les cheveux blonds, une légère impériale, les yeux enfoncés et la taille élancée. Il était vêtu de gris.

Le major Henry R. Rathburn, qui se trouvait dans la loge du président au moment de l’assassinat, est appelé à témoigner, et est autorisé à présenter à la Cour, pour suppléer le témoignage oral, le récit écrit qu’il a fait dans le temps de l’événement. Ce récité a déjà été publié.

M. Wm. Witers, chef d’orchestre du théâtre Ford, était accidentellement sur la scène quand Booth l’a traversée. Booth lui a fait deux blessures, l’une au cou, l’autre au flanc, avec le couteau dont il était armé. Il ne peut donner aucun renseignement sur la route que le meurtrier à suivie pour s’échapper, si ce n’est que le passage était quelquefois libre et quelque fois obstrué. Il n’a vu personne lui donner assistance dans sa fuite.

Joe Simmons, homme de couleur employé comme homme de peine au théâtre Ford, a vu Spangler aller au restaurant voisin boire un verre avec Booth dans la journée du 14 avril. Spangler, qui avait la charge des décors, était à son poste le soir comme de coutume.

Un autre nègre nommé John Miles a vu, entre neuf et dix heures, Booth amener un cheval à la porte de derrière du théâtre, et appeler Spangler deux ou trois fois au dehors. Il ne sait plus rien jusqu’au moment où il entendit le coup de pistolet. A ce moment même, Spangler était en dehors de la porte par laquelle Booth s’est enfui. Il y avait plusieurs autres personnes à la porte, soit des employés du théâtre, soit des étrangers.
Job Selcman, aussi employé au théâtre, a vu Booth vers neuf heures avec un cheval près de la porte de derrière, Spangler était à proximité, Booth lui dit : « Voulez-vous m’aider ? – Très volontiers, » répondit Spangler. C’était à peu près une heure et demie avant le meurtre du président. Dans la journée il avait vu Booth dans le restaurant voisin, en compagnie de plusieurs personnes, et notamment de Spangler, Maddox, Peanuts et Modden ; il a bu lui-même avec eux.

Ce témoin est le dernier qui ait été entendu dans la séance de lundi. Il a été décidé que les membres de la Cour se réuniraient le lendemain matin à neuf heures et demie au théâtre Ford. Après quoi la séance a été levée.
Hier matin, en effet, les membres de la commission militaire ont fait une visite aux lieux où s’est accompli l’événement du 14 avril. Rien n’y avait été changé, et chacun a pu prendre sur place tous les renseignements nécessaires pour l’intelligence des débats.

A la séance d’hier, les prisonniers paraissaient beaucoup plus abattus que de coutume. Mme Surratt avait perdu toute son assurance. Elle était étroitement voilée et donnait des signes fréquents d’agitation nerveuse. Elle parait si faible qu’il faut la soutenir pour l’amener devant le Tribunal.
A propos de juridiction, voici un incident particulier. Une dépêche expédiée hier de Washington annonce que le juge Bond, de Baltimore, a institué un grand jury pour avoir à se prononcer sur cette question, à savoir que « les personnes siégeant en commissions militaires pour le jugement de citoyens du Maryland n’appartenant pas à l’armée où à la marine, sont sujettes à être mises en accusation. »

Une dame de New-York a déposé qu’elle s’était trouvée avec Booth et avec un individu nommé Johnson, et qu’elle avait entendu une partie de leur conversation. Elle avait ramassé deux lettres qu’ils avaient laissé tomber, l’une commençait par ces mots : « Cher Louis, » et disait que Booth avait été désigné pour devenir la Charlotte Corday du dix-neuvième siècle. « Abe Lincoln, y était-il dit encore, doit mourir, maintenant, vous pouvez choisir vos armes, la coupe, le couteau, la balle, etc., » La lettre était signée : Charles Selby.

Deux autres témoins ont déposé qu’étant au Canada ils avaient vu Booth en conversation avec Georges N. Sanders, et qu’ils croyaient avoir vu aussi Booth causer avec Clay, Holcombe et Thompson.

Washington, 16 mai

Parmi les témoins entendus aujourd’hui se trouve M. Browning, secrétaire particulier du président Johnson, qui a déclaré que, le soir de l’assassinat, il a trouvé dans sa boîte aux lettres une carte adressée au président et portant ces mots : « Je ne voudrais pas vous déranger, êtes-vous chez vous ? J. Wilkes Booth. »

Le major Knox et le sergent Hutter ont déclaré que, le 13 avril, la résidence du secrétaire de la guerre était illuminée en l’honneur des récentes victoires. Le général Grant, sa femme et d’autres personnes se trouvaient dans la maison à ce moment. O’Laughlin, que les témoins déclarent reconnaître, s’est introduit dans la maison, et, répondant à une question, il a prétendu être un homme de loi qui connaissait parfaitement le secrétaire Stanton. L’accusé paraissait ivre. Il a demandé à entrevoir le général Grant. Cela se passait vers neuf heures.

Le docteur Stone a rendu compte de l’état de M. Lincoln immédiatement après le crime. La balle extraite de la tête est montée au témoin, qui la reconnaît, l’ayant marquée avec un canif des initiales A.L.

Le sergent Cobb, qui se trouvait de garde sur le pont de l’arsenal maritime la nuit de l’assassinat, a vu Booth et son compagnon passer dans le Maryland. Interpellé par le témoin, Booth répondit qu’il se rendait à sa maison, à la campagne, près de Greensboro.

Le pistolet trouvé dans la loge du théâtre a été présenté à la Cour et identifié.

Le lieutenant Lavett, envoyé à la poursuite de l’assassin, a fait un rapport intéressant de son expédition et a rendu compte des faits et gestes du docteur Mudd, qui a soigné la jambe de Booth. La botte, qui a dû être coupée, est représentée à la Cour. Elle porte à l’intérieur ces mots : « J. Wilkes. »

L’officier Lloyd, qui s’était également mis à la poursuite des fugitifs, a déclaré que le docteur Mudd nia d’abord les avoir vus, mais qu’ensuite il se rappela avoir donné des soins à Booth, bien que celui-ci cherchât à se déguiser.

Les dépositions de plusieurs employés du théâtre Ford, rendant compte des allées et venues de Spangler dans la journée du 14, de ses rapports avec Booth et des arrangements qu’il avait pris pour faciliter sa fuite, compromettent gravement cet accusé.

Source : Gazette des tribunaux du 29 - 30 mai 1865 p. 517-518

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